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Yvette Lethimonnier : “Bien plus que la libération… cela signifiait la liberté” (Refuge 44)


Yvette Lethimonnier : “Bien plus que la libération… cela signifiait la liberté” (Refuge 44)

En 2016, dans le cadre du projet Refuge 44 (lire ici) mené par l’Inrap en partenariat avec le CRAHAM, Yvette Lethimonnier, née le 2 avril 1933 à Caen, est redescendue dans l’ancienne carrière où elle s’était réfugiée dès le 6 juin 1944 pour fuir les bombardements. Alors que le projet suit son cours, à tout juste 86 printemps, elle témoigne sur ce fameux été de 1944, à Fleury-sur-Orne.

L’Occupation : peur et résistance

« Je vivais avec ma famille adoptive depuis décembre 1935 à Fleury-sur-Orne, juste en face de la brasserie Saingt. » Son père adoptif, Louis Lethimonnier, intègre, dès l’arrivée de réfugiés après l’invasion d’Hitler en Pologne, un réseau de résistants. « Il cachait les réfractaires dans un tas de bois, avec mon grand-père adoptif, il allait déboulonner les rails de chemin de fer » explique Yvette avec fierté. Mais l’Occupant – les Allemands – tout comme les dénonciateurs, font peur. Les denrées sont rares. « Si on n’avait pas eu les jardins…Quand les Allemands sont venus, ils ont pris nos lapins, nos volailles. Mais ils n’ont jamais réussi à attraper notre canne » se souvient Yvette amusée. Depuis ses 7 ans, la jeune fille a appris à fumer, pour couper la faim : « on faisait sécher de la galoche qu’on fumait dans du papier journal. »

Traverser à la hâte

Le 5 juin, les bombardements, annonciateurs du Débarquement, mettent le ciel à feu. Yvette a 11 ans. La veille, elle célébrait sa communion… c’est donc dans la précipitation, toujours en robe de communiante, qu’elle traverse la route à l’aube pour rejoindre les caves de la brasserie. « André et Lucien Saingt, prévenus, avaient ouvert la double porte, en haut de la tirée, qui servait notamment à vidanger les cuves ». Ce premier jour, entre 20 et 50 personnes empruntent ce long canyon incliné pour rejoindre les caves dans la gadoue et les effluves de bière. « On a commencé par mettre de la paille par terre, et des couvertures quand on en avait. » Au fil des jours, les civils affluent, – ils seront jusqu’à 1000 au plus fort de la Bataille – et se regroupent, par connaissances ou affinités, sur quelques mètres carrés afin de s’aménager un espace de vie rudimentaire.

©Inrap

Tenir le coup

25 mètres sous terre, la vie s’organise. Le père et les grands-parents adoptifs d’Yvette jouent un rôle majeur. « Ma grand-mère rendait service, aidait ceux qu’elle pouvait aider… elle trouvait toujours un moyen d’assouplir la situation. » A l’entrée de la carrière, Louis Lethimonnier prépare les repas pour tout le monde, frugaux : ragoût de bêtes tuées par les bombardements, qu’il dépèce et cuit dans une auge en fonte, soupe dans une grande lessiveuse… « Mon grand-père essayait toujours de me trouver un peu de lait. Il allait chercher du pain et des vivres dans Fleury pour ravitailler la carrière. Ils partaient à quelques-uns dans des expéditions dangereuses pour nous trouver de quoi subsister » se remémore Yvette, éternellement reconnaissante.

Éviter les dangers

A l’extérieur, le bruit est assourdissant. Et pour cause : à l’entrée de la tirée, les Allemands installent une de « leurs machines infernales » pour viser Carpiquet. A quelques mètres, à l’arrière d’un ancien puit, une seconde. « Il y avait une solidarité entre les gens… il y’en a qui étaient bougons, bien sûr…mais c’était ça ou se faire tuer » assène Yvette. Le plus difficile pour l’enfant intrépide qu’elle était ? « Ne pas sortir, rester calme… dans la carrière, on s’amusait comme on pouvait. » L’autre danger ? Les Allemands, qui, au cours de l’été, essaient de déloger les réfugiés. « Mon père et ma grand-mère ont alors suggéré de nous déplacer plus au fond de la carrière. Cela m’a toujours étonnée : ils suggéraient des solutions, sans imposer, et tout le monde acceptait. »

70 ans plus tard : redescendre

Près de 70 ans plus tard, en 2016, Yvette répond à l’invitation des équipes de l’INRAP, qui souhaitent son éclairage sur ce lieu pratiquement figé dans le temps. L’accès par la tirée étant détruit, c’est par l’échelle de l’ancien puit – la même qu’elle gravissait discrètement pour s’occuper – qu’Yvette redescend dans son refuge. « Un véritable bonheur » et beaucoup d’émotions… « Revenir là-dessous, après tant d’années…j’ai immédiatement reconnu les lieux. » Avec ses souvenirs, Yvette confirme ou précise les hypothèses des archéologues. Ici, l’espace où le Dr Cohier soignait les malades… là, l’endroit que les réfugiés utilisaient comme latrines : « c’est un trou qui avait été fait dans un coin de la carrière avec des barres de bois » se remémore Yvette avant de livrer une anecdote : « un jour, un boche est tombé dedans… on a été quelques-uns à éclater de rire, mais je me suis vite enfuie. » Une autre des règles essentielles à la « cohabitation forcée » : ne pas prendre les Allemands de haut, sous peine d’être expulsé…

Chanter, libérés

Yvette raconte et déroule ce qui lui revient. Un souvenir, notamment, lui procure toujours autant d’émotion, en dépit des années : l’arrivée des Canadiens, fin juillet. « J’ai encore la vision nette du boucher en chemise et bonnet de nuit… une Marseillaise a été entonnée, les soldats se sont mis au-garde-à-vous, c’était le ciel qui s’ouvrait » détaille l’émouvante octogénaire que le souvenir fait frissonner. « Bien plus que la libération, ça signifiait la liberté ». 25 mètres sous terre, dans la peur que les Allemands reviennent, que les murs s’écroulent, cette arrivée est annonciatrice de jours meilleurs. « Mon père a pris son tablier de cuisine, quelqu’un a donné une couchette et une des filles Saingt son foulard rouge, afin de confectionner un drapeau tricolore que l’on a attaché sur une grande branche, et accroché sur la tirée. » Quelques jours plus tard, les réfugiés sortent enfin de leur refuge. « Nous sommes partis vers le 1er ou le 2 août : on a passé l’Orne pour aller à Bayeux puis à Bény-sur-Mer. » Ce n’est que fin septembre qu’Yvette regagnera son domicile à Fleury-sur-Orne… « pour boucher les trous. »

©Inrap

 

Pour en savoir plus, retrouvez sur le site GALLICA : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k588085s/f1.image un article écrit par un journaliste de l’époque sur le refuge.