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L’axe Seine : les enjeux d’un territoire d’industrie


L’axe Seine : les enjeux d’un territoire d’industrie

L’initiative « Territoires d’industrie » s’inscrit dans une stratégie du Gouvernement de reconquête industrielle et de développement des territoires. 124 « Territoires d’industrie » ont été ainsi identifiés dans toute la France comme des territoires à forte dimension industrielle. Dans chaque territoire d’industrie, la démarche est conduite par un comité de projet, présidé et animé par un binôme constitué d’un élu du territoire et d’un acteur industriel. En Normandie, 10 territoires ont été labellisés “Territoires d’Industrie”, dont le territoire de l’Axe Seine.

Rencontre avec Virginie Carolo, membre de la mission à l’origine du dispositif Territoires d’industrie, membre du binôme élu/industriel pour Caux Seine Agglo et membre du binôme à l’échelon supérieur du territoire de l’axe Seine.

C’est quoi Territoires d’industrie ?

C’est une réflexion du gouvernement actuel, qui a débuté par une mission au mois de septembre et s’est concrétisée par le lancement des territoires d’industrie le 22 novembre. Tout est parti d’un constat : l’industrie se redresse, nous ne sommes plus dans la morosité industrielle et il y a de plus en plus d’emplois. Le deuxième constat, c’était que le chemin de l’économie vers le tertiaire ne donnerait pas d’emplois pour tout le monde.

Quel était l’objectif de cette mission ?

Nous étions 5 à questionner les territoires, les chambres de commerce, les associations d’entreprises, les élus, les industriels pendant 1 mois et demi sur l’ensemble de la France, en visitant les entreprises, les CFA (Centres de formation des apprentis), les préfets, pour essayer de comprendre ce qui permettrait de débloquer la situation et de répondre à quelques questions : pourquoi les entreprises n’arrivent-elles pas à investir ? Pourquoi n’arrivent-elles pas à recruter, à grossir, voire à s’implanter ? L’objectif était également d’arrêter de regarder vers le modèle allemand, mais plutôt de réfléchir sur nos propres forces et faiblesses, en prenant la réflexion de terrain et non plus la réflexion intellectuelle du haut de la pyramide.

Quelles étaient les conclusions ?

L’idée est de trouver les moyens pour reconquérir le monde industriel, avec trois constats majeurs : cela ne séduit pas les jeunes – on considère encore l’industrie comme au temps de Zola – ; les entreprises n’arrivent pas à recruter, et enfin, la force publique – Etat, collectivités – doit devenir facilitatrice. Il y a d’ailleurs une expression que j’aime beaucoup qui résume cela, celle de passer du « pas possible » au « pourquoi pas ». L’autre conclusion est qu’il faut trouver des solutions adaptées à chaque territoire pour faire du sur-mesure.

A quoi sert le binôme industriel/élu mis en place à l’échelle des territoires ?

Au niveau de l’axe Seine, c’est Pierre Sainfort, président de l’entreprise Compin et moi-même, qui constituons le binôme. En tant qu’élu, on connaît le système, les délais, le temps administratif. Lui, en tant qu’industriel, nous remet dans la réalité. Il fait le lien avec le monde industriel, tandis que je fais le lien avec les services de l’Etat, pour voir comment on peut avancer. Il faut d’ailleurs que l’administration devienne un outil et non plus un point de blocage. Ce binôme élu-industriel nous permet de remettre les pieds sur terre, en priorisant.

Quel est l’enjeu de ce dispositif ?

L’enjeu pour les élus et tous les binômes, va être de traduire la volonté industrielle vers les services de l’Etat en local, et de monter une contractualisation avec des fiches actions. L’objectif, c’est que le Préfet, la Région, les collectivités, les industriels signent de concert en déterminant la mise en œuvre, le délai et les objectifs : recrutement, mise en place de formations, accélération des délais de procédures de permis… Ce sont toutes ces choses-là que l’on doit définir pour aller plus vite. Il y a du boulot, il y a l’intelligence, il y a les compétences, il y a un écosystème à mettre en place. C’est vraiment essentiel. A chaque fois qu’il y a une idée, on se regarde tous : les services de l’Etat – pour savoir si c’est possible ; les collectivités – s’ils ont de quoi mettre en œuvre et les entreprises – si c’est ce dont elles ont besoin. Maintenant qu’on a mis des industriels dans la boucle – aussi bien des TPE que des têtes de réseaux sur des grandes filières comme l’UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie) ou autre, – il ne faut pas décevoir, ils nous attendent au tournant. Et le résultat de tout cela, c’est la contractualisation. L’Etat attend beaucoup de nous au niveau des idées pour faciliter, simplifier les choses, accélérer, créer de nouvelles formations. On va faire des choses ensemble qu’on ne fera peut-être pas sur un autre territoire, et on va rendre des comptes. Si cela ne fonctionne pas, on arrête, mais si cela donne des résultats, non seulement on continue, mais on essaie de l’étendre à des territoires similaires, si c’est possible. C’est vraiment une démarche inédite.

Quels sont les objectifs d’un tel dispositif à l’échelle du territoire Axe Seine ?

Les grands objectifs tournent notamment autour de l’énergie : il y a des filières à développer, comme celle de l’hydrogène, celle de l’électromobilité, l’éolien… le travail en filières est déjà fléché dans des financements : là, nous cherchons à comprendre de quoi a besoin la filière éolienne au même titre que l’électromobilité pour avancer dans l’innovation. Nous travaillons plutôt sur les moyens d’interpréter les textes de loi pour que ces sujets-là deviennent prépondérants. Derrière tout cela, il s’agit également de déterminer si nous avons les entreprises qui permettront de faire émerger ces filières. D’ailleurs, il y en a une 4ème filière qui est en train d’apparaître, sur le recyclage du plastique, avec des appels à projets régionaux et européens : nous sommes très bien placés parce que nous avons plusieurs sites de raffinage et de pétrochimie sur l’axe Seine. Comment peut-on faire pour que les plastiques redeviennent une matière première et ne soient plus mis en déchetterie ou pire, dans la nature ? D’autres enjeux concernent les infrastructures ferroviaires et portuaires, en termes de logistique. Et la logistique sert toutes les filières. Comment crée-t-on les hubs qui nous permettent d’envoyer les produits que l’on fabrique à l’autre bout de l’Europe, si nous n’avons pas l’axe Le Havre-Mannheim plutôt que l’Axe Rotterdam ? Cela veut dire faciliter le fluvial, la chatière du Havre*, le nœud Mantois… Notre idée c’est de faire le lien, de sortir des fiches opérationnelles pour débloquer les sujets. Les sujets sont posés depuis longtemps. Je crois que le monde de l’axe Seine n’a pas attendu ce dispositif pour fixer la stratégie. En revanche, on a bloqué sur plein de sujets. Moi j’essaie d’ouvrir les clés avec les services de l’Etat et de créer une jurisprudence pour qu’on aille plus vite. C’est le temps qui nous manque. 

Avez-vous quelques exemples de fiches actions ?

L’idée est de faire en sorte que les dispositifs existants comme les grands plans d’investissements soient réorientés vers les besoins des territoires d’industrie, par exemple en assouplissant le cadrage des dispositifs existants pour favoriser les financements. On a beaucoup concentré les formations universitaires sur les métropoles et on s’aperçoit que l’industrie va se développer sur les territoires intermédiaires. Il y a ainsi une fiche action qui devrait sortir sur l’entreprise apprenante, avec cette idée de remettre des formations dans les entreprises. J’attends beaucoup également pour accélérer les procédures en matière d’autorisation, installation, protection de l’environnement ; Comment peut-on implanter une entreprise nouvelle, sur une nouvelle filière alors que les PPRT (Plans de Prévention des risques technologiques**) nous obligent à n’étendre que des entreprises existantes ou en lien direct ? Si c’est une nouvelle filière, pourquoi ne pas l’autoriser puisque finalement ce sont toujours des hommes et des femmes en zone de danger ? Ce sont des exemples sur lesquels nous sommes vraiment attentifs. Et cela correspond à notre territoire, mais également à d’autres tels que le Val de Garonne, Marseille, ou Lyon. Réfléchir ensemble à l’écriture du possible. Voilà où l’on en est. C’est donc la mobilisation du foncier, la libération des formations et la réorientation des financements pour les grandes filières : voilà sur quoi on travaille en priorité sur le territoire de l’axe Seine.

Quel rôle vis-à-vis des grandes filières ?

Je travaille surtout la transversalité au sein de l’écosystème. Nous souhaitons comprendre comment une idée qui fonctionne pour l’aéronautique peut également fonctionner pour d’autres. Alors qu’aujourd’hui, nous sommes complètement organisés en silos très étanches… le monde de la métallurgie par exemple ne parle pas vraiment au monde de l’aéronautique, alors qu’aujourd’hui, un institut de soudure pourrait former suffisamment de soudeurs pour la raffinerie mais aussi pour l’aéronautique, en modifiant un peu la formation. L’idée, c’est vraiment de remettre de la transversalité. Tout existe, on a tous les ingrédients, il faut désormais trouver la recette.

Quelles actions pourront être rapidement mises en place ?

Il faut que le monde industriel, les techniciens et les services déconcentrés de l’Etat aient leur feuille de route pour pouvoir accélérer sur les 6 prochains mois. Une fois les fiches actions signées, certaines vont être mises en place très rapidement : des permis de construire débloqués, un SDAG (un schéma départemental d’aménagement de gestion des eaux) assoupli, les règles du zonage AFR (à finalité régionale) – un zonage qui aide les entreprises à s’implanter sur un territoire avec des facilités fiscales, parfois locales et réduction d’impôts quand vous êtes dans le cadre d’une innovation – qui pourraient être redéfinies pour janvier 2020… D’autres, comme le développement de Cléon 4.0, la filière d’électromobilité pour créer un écosystème autour des batteries électriques, et usines de recyclage, cela prendra plus de temps. Il faut d’abord créer les conditions favorables sur un terrain et ensuite travailler. Ce toutes ces choses-là qu’il nous faut assouplir et ce sont des fiches actions que l’on souhaite voir validées définitivement cet été pour qu’elles puissent être mises en place pour toutes les nouvelles implantations à partir de septembre.

*Le projet de chatière, qui consiste en la création d’un nouveau chenal protégé, vise à permettre à tous les types d’unités fluviales d’accéder par tout temps en direct aux terminaux de Port 2000, terminal conteneurs du Havre pouvant accueillir des navires d’une capacité supérieure à 20 000 EVP.

**Les PPRT, prévus par la loi du 30 juillet 2003, sont des documents d’urbanisme réglementant les constructions, tant existantes que futures, dans le voisinage des sites industriels. En Normandie, 21 plans ont été prescrits dont trois concernent de grosses zones industrielles : le Havre, Port-Jérôme et Rouen. La première étape de la réalisation de ces plans consiste à réduire, autant que possible, le risque à la source. Des phénomènes dangereux initialement pris en compte ont ainsi pu être réduits grâce aux industriels. La probabilité d’autres a été diminuée. Ces réductions ont ainsi permis d’éviter des mesures contraignantes sur plus de 40 km² de zones urbaines dans la région. Le dernier PPRT approuvé en Normandie est celui de DPC à Caen en 2015. Trois PPRT restent à approuver dans la région, dont ceux des zones du Havre et de Petit et Grand Quevilly. Ces PPRT font partie des plus compliqués de France. De nombreux travaux sont en cours avec les industriels, collectivités et acteurs économiques pour limiter au maximum les éventuelles mesures foncières dans des zones fortement urbanisées. (Source : Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement en Normandie)