Sélectionner une page

Au cœur de l’Eure : une ferme bio-inspirante


Au cœur de l’Eure : une ferme bio-inspirante

Au cœur de l’Eure, la Ferme biologique et expérimentale du Bec Hellouin accueille chaque année des visiteurs du monde entier. Son secret ? Fonctionnant selon les principes de la permaculture, la ferme fondée par Charles et Perrine Hervé-Gruyer a montré des résultats extrêmement prometteurs, en termes de productivité, de fertilité des sols et de bio-diversité. Rencontre avec Charles Hervé-Gruyer.

Charles et Perrine Hervé-Gruyer ©DR

Comment est née la ferme du Bec Hellouin ?

Nous nous sommes installés ici en 2003 avec Perrine, mon épouse. Au début, nous voulions porter un projet d’auto-suffisance familiale, d’alimentation notamment. Nous étions à l’époque tous deux psychothérapeutes et très conscients de l’importance de ce que l’on mange, nous voulions manger les aliments les plus sains possible et faire grandir nos enfants dans un cadre très naturel et privilégié. En 2006, nous avons pris le statut d’agriculteurs professionnels parce que nous souhaitions étendre cette mission nourricière à la communauté locale en proposant des aliments bio aux habitants de notre petit territoire. C’est là que les ennuis ont commencé : nous n’étions pas formés, très incompétents, sur un territoire qui ne se prêtait pas au maraîchage non plus, notre fond de vallée étant très peu fertile.

Eco-centre ©Ferme biologique du Bec Hellouin

En quoi peut-on dire que votre ferme est innovante ?

Pour résoudre ce problème, nous avons cherché des solutions notamment à l’étranger. Au fil des ans, la ferme est devenue innovante parce que nous avons mêlé les bonnes pratiques d’agriculture naturelle, de permaculture, développées aux quatre coins du monde. Nous nous sommes mis à tester une forme d’agriculture naturelle qu’aujourd’hui nous aimons baptiser « écoculture » mais qui n’avait jamais été pratiquée sous cette forme, nulle part, parce que c’était une symbiose entre les concepts de la permaculture et différentes formes d’agriculture naturelle que nous avions glanées en Asie, aux Etats-Unis, en Amazonie ou même dans le passé, chez nous, auprès des jardiniers-maraîchers parisiens du 19ème siècle. Très vite, la ferme est devenue à la fois plus naturelle et plus productive, au point d’interpeller des médias mais aussi des scientifiques, avec qui nous avons commencé à chercher à décrire et documenter ces pratiques.

La grande serre ©Frédéric Sauvadet

Qu’est-ce que la permaculture ?

La permaculture, c’est une approche qui a été développée à la fin des années 70 en Australie. L’idée, c’est de prendre la nature comme source d’inspiration et de chercher à inventer une culture permanente, d’où « Permanent culture » qui a donné permaculture. C’est très simple : nous n’avons qu’une seule planète, et si nous voulons vivre dessus encore longtemps, il faut trouver des solutions pour que les humains subviennent à leurs besoins sans dégrader la planète. La permaculture, en soi, est un système conceptuel qui permet de penser nos installations humaines de tous types – cela peut être un jardin, une ville, une entreprise, une région – de manière à les faire fonctionner en boucle, que tout interagisse, que les déchets de l’un deviennent le produit de l’autre… la nature a le génie d’arriver à produire beaucoup, durablement et sans générer de pollution à partir de très peu. On s’aperçoit qu’en croisant les ressources, les opportunités, en faisant interagir tous les éléments d’un système, on peut créer une sorte de synergie positive où le tout est plus que la somme des parties. C’est ce que cherche à faire l’économie circulaire par exemple.

La grande serre ©Frédéric Sauvadet

Qu’entendez-vous par écoculture ?

L’écoculture est une agriculture qui prend la nature pour modèle, c’est-à-dire une agriculture bio-inspirée. On pourrait également dire que c’est l’application des concepts de la permaculture à l’agriculture. La permaculture n’avait quasiment pas rencontré le monde de l’agriculture professionnelle jusqu’à ce que nous nous lancions naïvement là-dedans. Mais les travaux qui sont menés à la ferme ont eu un énorme impact sur le monde agricole, tant en France qu’à l’étranger. Nous avons formulé le concept de micro-fermes permaculturelles en 2010 ; aujourd’hui, le ministère de l’agriculture nous dit que 80% des projets de fermes maraîchères bio en France s’inspirent de ce modèle. 80% en l’espace de 7, 8 ans. Le monde agricole, qui a l’air très statique est susceptible d’évolutions rapides et inattendues.

Agroforesterie et Butte ©Frédéric Sauvadet

Comment se sont associées les recherches scientifiques ?

Comme cela n’avait jamais été pratiqué, nous avions besoin de repères : à partir de 2011, nous avons commencé une série de 8 programmes de recherche qui se sont déroulés à la ferme et dont certains sont toujours en cours. Tous ont donné d’excellents résultats qui montrent que l’écoculture permet d’être gagnant sur tous les plans, en termes de productivité, de chiffre d’affaires, de qualité de vie mais également de fertilité du sol, de biodiversité et de séquestration de carbone – il y a un impact positif pour lutter contre le réchauffement climatique. Prendre la nature pour modèle, c’est une manière élégante de nourrir les humains tout en contribuant à guérir la terre. Tous ces travaux sont très porteurs d’espoir : on peut subvenir aux besoins de l’humanité et dans le même temps régénérer assez rapidement la terre que l’on habite.

Jardin Mandala ©Frédéric Sauvadet

Pouvez-vous donner quelques exemples de travaux ?

Le premier programme, qui a été extraordinairement médiatisé, a été mené avec L’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement, AgroParisTech et l’Inra, l’Institut national de la recherche agronomique. Il a montré, en 2014, qu’en cultivant complètement à la main 1000 m2 de terre cultivée dans nos jardins, nous produisions un chiffre d’affaires de 55 000 euros de légumes réellement commercialisés. Or, la moyenne du maraîchage bio avec un tracteur est de l’ordre de 30 000 euros l’hectare. Cela montre ainsi qu’il y a très gros potentiel de production – nous avions une production de l’ordre de 55 euros de légumes du mètre carré – avec uniquement les outils manuels.

Nous avons également mené plusieurs programmes sur la fertilité des sols et le carbone avec l’université d’agronomie de Gembloux, en Belgique. En l’espace de 7, 8 ans, nous sommes arrivés à des sols très fertiles, et en stockant jusqu’à plus 10% de carbone organique par an, ce qui est absolument colossal par rapport aux normes actuelles. Nous sommes jusqu’à 26 fois au-delà de l’objectif des 4 pour 1000 de l’Inra, qui consiste à dire que si l’on augmentait la séquestration de carbone de 4 parts pour 1000 dans les sols agricoles français, on absorberait tout le carbone rejeté par nos activités humaines.

Cela veut dire que l’on peut concilier un niveau de productivité qui est considérablement plus élevé que la productivité moyenne et une amélioration très rapide des sols.

Verger conservatoire Jardins de l’Abbaye ©Frédéric Sauvadet

Quels sont les impacts ?

Il en découle plein de conséquences heureuses : si l’on produit autant sur 1/10ème d’hectare que sur un hectare, on libère notre 10ème d’hectare, que l’on dédie principalement aux arbres fruitiers, à l’élevage d’animaux. C’est donc l’ensemble de la ferme qui devient puits de carbone, à la fois les jardins cultivés en maraîchage mais aussi tout le reste de la ferme. Autre conséquence, grâce à la diversité de la terre et la présence de niches écologiques, notre ferme devient un formidable abri pour la biodiversité. Nous avons mené plusieurs programmes qui ont montré que nous avions beaucoup plus de vers de terre, d’abeilles sauvages, d’oiseaux… nous avons une quarantaine d’espèces d’abeilles sauvages, une soixantaine d’espèces d’oiseaux, y compris des espèces rares et menacées qui nichent sur la ferme.

Aquarelle ©Charles Hervé-Gruyer

Qui vient vous voir ?

Beaucoup de monde, avec une diversité incroyable. Dans nos formations, nous avons beaucoup de futurs agriculteurs, de personnes qui voudraient changer de vie, qui sont plutôt comme Perrine et moi, des néo-ruraux. Mais il y a aussi des agriculteurs qui héritent d’une ferme familiale, qui sont professionnels depuis plusieurs générations. Nous accueillons des personnes de toutes professions, de tous milieux sociaux, de tous âges, des décideurs, des responsables de collectivités, des chefs d’entreprise, des artistes, des penseurs, des philosophes, des politiques… nous faisons aussi à la demande des formations pour les entreprises, qui veulent réfléchir à leur engagement sociétal. Perrine a été invitée deux fois au Parlement Européen, ainsi qu’au Sénat. Ça intéresse beaucoup de monde ! On mange tous, donc quelque part, nous avons tous un point commun…(rires). Nous sommes tous concernés par l’avenir de la terre.

Le cuisinier et le chef de culture ©Ferme biologique du Bec Hellouin

Quelle est votre actualité ?

Notre premier livre, « Permaculture, nourrir la terre, nourrir les hommes », a été traduit en 8 langues. C’est un best-seller en France, et il a beaucoup contribué à faire bouger les lignes. Voyant ce mouvement monter à toute allure, avec très peu de supports techniques et pédagogiques, nous avons travaillé pendant 6 ans à publier un énorme manuel de 1048 pages, qui est sorti il y a quelques mois. C’est un livre à la fois ultra documenté et très accessible au grand public. Il y a près de 2000 illustrations, et il n’y a pas d’équivalent dans la littérature contemporaine, qui décrive l’écoculture et la permaculture. Il démarre avec une force incroyable, Actes Sud en réimprime quasiment 10 000 par mois, et nous sommes heureux de ce succès parce que nous pensons qu’il va consolider cette transition de notre agriculture.

Il donne accès aux dernières connaissances scientifiques contemporaines sur la nature, toutes les techniques que nous utilisons, tous les concepts sont décrits et ce qui est chouette, c’est que cela s’adresse aussi bien aux jardiniers amateurs, qu’aux professionnels. Ce sont des techniques très simples mais très efficaces, qu’un particulier peut mettre en œuvre dans son jardin familial, même grand comme un mouchoir de poche…

Bon à savoir :

Dès 2008, alors qu’ils n’étaient encore que débutants, Charles et Perrine Hervé-Gruyer sont sollicités pour donner des formations. Aujourd’hui, leur école de permaculture est devenue un lieu de formation important. La venue des scientifiques a débouché sur les programmes de recherche et le couple a lancé une activité d’essaimage, portée par Perrine, qui accompagne beaucoup d’institutions, de collectivités, de porteurs de projet dans la création de fermes naturelles et innovantes.