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Louées soient-elles : les femmes sublimées en Normandie


Louées soient-elles : les femmes sublimées en Normandie

Attention, femmes remarquables ! En Normandie, pour l’Opéra de Rouen, David Bobée et Corinne Meyniel ont imaginé et mis en scène Louées soient-elles, une galerie de portraits féminins pour contrer les poncifs du genre. Au fil d’airs extraits des Cantates, opéras et oratorios du grand Haendel, les émotions de ces nouvelles héroïnes sont tour à tour chantées, dansées, dans un ballet de performances lyriques et acrobatiques. Et pour cause : ce spectacle fait partie des créations proposées dans le cadre du festival SPRING. Rencontre avec David Bobée et Corinne Meyniel !

Comment est né le spectacle ?

Corinne : C’est parti d’une visite qui nous a été demandée aux Beaux-Arts de Limoges, où il s’agissait d’avoir le regard de David sur les collections. Nous avons trouvé des images de femmes qui nous intéressaient et nous avons travaillé avec une mezzo-soprano qui venait au pied de chaque œuvre, chanter un bout du répertoire en lien avec cela. Nous avions une Judith, une Lucrèce, un bout de stabat mater devant une Mater Dolorosa… C’est à cette occasion-là que nous nous sommes rendu compte que les femmes dans les musées des beaux-arts et donc dans le répertoire opératique, étaient forcément soit très souffrantes, ou très menaçantes… qu’elles étaient écartelées entre des stéréotypes, des archétypes qui ne correspondent pas à grand-chose.

© Inaki Encina Oyon DR

Comment avez-vous travaillé ensemble ? Comment l’avez-vous abordé ?

David : Il y a eu d’abord un gros travail de recherche sur les représentations, que ce soit en peinture ou à l’opéra, effectivement, sur cette espèce de série de portraits des femmes qui alternent toujours entre les vierges, les saintes, les pures, les amoureuses et dès lors qu’il y a de l’indépendance, cela devient des tueuses, des castratrices, des coupeuses de tête, des sorcières… et entre les deux, pas de place pour la réalité…

Corinne : Pas de place pour la vie, en fait !

David : Oui, pas de place pour une être humaine dans toute sa complexité, dans toute son indépendance… en gros, l’histoire de l’art regorge de femmes qui ne sont que la prolongation des hommes. Des femmes, des mères, des amoureuses, épouses ou filles de, mais rarement des personnages absolument autonomes capables d’exister en elles-mêmes.

Corinne : Elles sont soumises ou punies.

David : Vous pouvez faire le test, par exemple dans le cinéma. Il existe trois questions : dans un film, est-ce qu’il y a deux personnages féminins qui ont un nom : la moitié des films répondent non. Est-ce que ces deux personnages féminins discutent entre elles : la plupart des films, c’est non. Et est-ce qu’elles discutent entre elles d’autre chose que d’un homme : et là, c’est 99% des films où la réponse est non ! Cela répond à quelque chose de notre imaginaire, de nos représentations, de plus de la moitié de l’humanité… et c’est grave. Donc nous souhaitions que ce spectacle-là, Louées soient-elles, d’une certaine manière, agisse là-dessus.

Comment ?

David :  Elle le fait de façon plus poétique… Nous avons fait une plongée dans le répertoire de Haendel – qui est riche en personnages féminins, justement sur ces archétypes – et avec les performeuses, qui sont chanteuses, sopranes, mezzo mais aussi acrobates ou danseuses, on se glisse dans ces figures-là pour mieux s’en émanciper. C’est une espèce de poème visuel qui entre en dialogue avec la musique de Haendel, très sensible, sensorielle : une musique baroque qui donne à ressentir un panel d’émotions et de sentiments que l’on va traverser. C’est un dialogue entre la musique baroque et notre époque actuelle.

Sur scène, comment cela s’organise ?

Corinne : C’est également un dialogue entre plusieurs disciplines. Et ce qui est tout à fait saisissant avec ce travail, c’est qu’on le ne voit plus. D’abord, parce que nous travaillons avec une génération de chanteuses d’opéra qui ont un rapport à la scène, à la représentation et un plaisir de jouer qui sont tellement forts qu’on peut leur demander énormément de choses. Ce sont cinq femmes – Yun Jung Choi, Aude Extremo, Elise Bjerkelund Reine, Ella Ganga et Xiao Yi Liu – qui ont un tel rapport à leur art, une telle puissance à leur virtuosité qu’elles sont dans l’énergie ! On ne voit plus les chanteuses, mais cinq personnes, cinq femmes qui sont dans une maîtrise de leur discipline qui les rend très puissantes et qui ont une empathie très forte entre elles par ça.

David : La scène est circulaire, elle tourne sur elle-même, dans un mouvement continu qui est le mouvement de ces performeuses qui jouent ces figures féminines, ces archétypes et qui s’en jouent, s’en déjouent, s’en défont et qui finalement, finissent par affirmer leur propre réalité, c’est-à-dire, celle de femmes d’aujourd’hui, du 21ème siècle, qui viennent de cinq pays différents et qui, d’une certaine façon, présentent un petit morceau d’humanité.

©Arnaud Bertereau

Le spectacle s’inscrit également dans le festival SPRING, comment vous le percevez ?

David : C’est une spécificité de la Normandie, qui est une région à taille humaine où tous les opérateurs culturels se connaissent, et finalement pensent une proposition culturelle qui n’est pas une programmation de chapelle où chacun aurait son propre public et ses propres disciplines. Nous sommes plutôt du côté de la transversalité, de la transdisciplinarité où la programmation est pensée à la faveur d’une population. Il n’y a pas de public segmenté. Et c’est vrai que cette collaboration est la meilleure preuve de cette rencontre transdisciplinaire : nous essayons de répondre aux attentes d’un public de plus en plus nombreux, qui a un appétit pour des formes différentes. Depuis la création même de Spring, c’est un festival de cirque contemporain qui explose lui-même les frontières du cirque traditionnel, et qui circule sur l’ensemble du territoire. Je travaillais avec Yvelyne Rapeau (n.d.l.r : Directrice de la Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie : La Brèche à Cherbourg et le Cirque-Théâtre d’Elbeuf) quand elle était à La Brèche, à Cherbourg, et quand elle est arrivée à Elbeuf. Et tous les ans, c’est un bonheur de retrouver cette collaboration qui fait vivre un territoire entier sur le cirque le plus créatif de la planète ! C’est un des plus gros pôles de création de cirque européens et puis le cirque à la française est quand même très reconnu pour sa créativité depuis déjà quelques décennies.

Bon à savoir : le spectacle Louées soient-elles est joué dans le cadre de SPRING à Cherbourg samedi 9 mars à 20h et dimanche 10 mars à 16h. Il sera de retour à la Chapelle Corneille de Rouen mardi 19 mars et mercredi 20 mars à 20h. Plus d’informations sur Louées soient-elles : https://www.operaderouen.fr/saison/18-19/louees-soient-elles-2/ Plus d’informations sur le festival SPRING : http://www.festival-spring.eu/