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Normandes et résistantes : les femmes de l’ombre


Normandes et résistantes : les femmes de l’ombre

Marie-Jo Bonnet est historienne, originaire de Deauville. Spécialiste de l’histoire de l’art, de l’histoire des femmes, et membre historique du MLF (Mouvement de libération des femmes), elle aborde avec nous la place des femmes en Normandie pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Peut-on faire un parallèle avec la Première guerre, sur le rôle des femmes pendant la seconde guerre ?

La grande différence avec la guerre de 14, c’est qu’en 39-44, le pays était occupé par l’Allemagne nazie. Or, un pays occupé, ce n’est pas un pays qui se bat sur le front. C’est très différent. L’ennemi est sur place. Le gouvernement de Vichy avait signé une convention d’armistice qui rendait la France et l’Europe complètement exsangues. Il y avait des réquisitions, les indemnités d’occupation, le travail gratuit, la construction du mur de l’Atlantique, la réquisition des maisons, des chambres, de la nourriture…  D’autre part, il y avait la question des prisonniers de guerre : beaucoup de femmes n’avaient pas leurs maris, prisonniers en Allemagne. Elles devaient donc assumer la vie quotidienne : dans les champs, il y avait beaucoup de travail. A partir de 1943, il y a eu le STO (le Service de Travail Obligatoire) : il a fallu cacher les jeunes gens qui ne voulaient pas partir travailler en Allemagne. Mais le STO était aussi valable pour les femmes. Par exemple, si vous étiez née entre 1920 et 1923, ce qu’on appelle la classe 21,22,23, vous étiez susceptible d’être réquisitionnée et envoyée en Allemagne pour travailler gratuitement dans l’industrie de guerre. Le Reich ne pouvait pas en même temps occuper les pays et faire marcher l’économie. L’économie, notamment les fermes, a donc beaucoup reposé sur les femmes, surtout en Normandie où c’était essentiellement agricole.

Quelles difficultés rencontraient-elles ?

Sous l’Occupation, c’est l’idéologie pétainiste : travail, famille, patrie. Il y a une chape morale qui s’abat sur les femmes. Elles doivent avoir un comportement exemplaire : ne pas avoir de liaison extra-conjugale, sous peine d’être condamnées. La vie amoureuse est donc complètement figée dans cette idéologie. En 1943, Marie-Louise Lempérière, épouse Giraud, originaire de Barneville a d’ailleurs été condamnée à mort et décapitée pour avoir avorté, plus précisément pour « crime de manœuvre anti-nataliste ». J’ai consulté le registre d’écrou de la prison de Caen : il y avait un tiers de femmes qui étaient emprisonnées pour avortement. C’est énorme ! En général, c’était des femmes pauvres, parce qu’elles n’avaient pas les moyens de payer une médecin. La vie économique était également difficile parce que c’était elles qui se chargeaient du ravitaillement, soumis à des restrictions énormes. Les femmes n’étaient pas des citoyennes. Elles n’avaient pas le droit de vote. Il y a des femmes qui ont collaboré, et pour des raisons politiques mais peu. De même pour les résistantes. Les femmes étaient traitées comme les hommes par les Allemands : elles étaient arrêtées, torturées, déportées, emprisonnées… C’est la fin de la différence de traitement entre les sexes. C’était également très difficile, pour tout le monde, au moment du Débarquement, sous les bombardements. Ma mère était dans le Pays d’Auge, réfugiée à la campagne. Pendant deux mois, tous les jours, des avions passaient au-dessus des têtes pour bombarder des villes : Lisieux, Caen, Saint-Lô… les réfugiés, les morts… cela a été probablement la période la plus difficile de la guerre.

Marie-Louise Lempérière, épouse Giraud

Quel rôle ont-elles joué dans la Résistance ?

Il y avait des femmes qui étaient déjà organisées avant la guerre dans des groupes politiques, comme l’Union des femmes françaises, qui regroupait des femmes du parti communiste, à Rouen ; la jeunesse étudiante chrétienne, la jeunesse ouvrière chrétienne, les protestants… les réseaux à dominante féminine s’organisaient aussi par métiers de femmes : institutrices, assistantes sociales, qui avaient la permission d’aller dans les prisons et donc transmettre des messages… Les résistantes étaient agentes de liaison : avec leurs vélos, elles sillonnaient les routes avec les messages, les Allemands se méfiant moins des femmes que des hommes. Elles sauvaient les aviateurs et les enfants juifs, elles apportaient de la nourriture, beaucoup de femmes hébergeaient et aidaient aussi les aviateurs, ceux qui tombaient au-dessus de la Normandie. Des religieuses également cachaient des juifs… C’est extraordinaire qu’on ait eu autant de femmes dans la résistance parce qu’elles n’étaient pas du tout élevées pour résister. Elles étaient élevées pour obéir. Les femmes résistantes correspondent à un élan de la conscience, un élan du cœur, une révolte face à l’Occupation. C’est ce qui est absolument remarquable.

Avez-vous d’autres exemples de résistantes normandes ?

Beaucoup de femmes ont participé à des parachutages, comme Brigitte Friang, dans l’Orne. La sœur du couturier Dior, Catherine Dior, dans la Manche, faisait partie du réseau polonais F2, un réseau de renseignements. A Honfleur, où s’était organisé un réseau d’évasion vers l’Angleterre en passant par l’Espagne, il y avait Nicole Boucher de Fareins, qui cachait les militaires anglais dans sa voiture. Madeleine Verly, de Caen, était une assistante sociale de la SNCF. Elle était membre du comité de libération du Calvados. Autres résistantes bien connues, Gisèle Guillemot et Edmone Robert. La première était une très jeune femme de Mondeville qui a été notamment responsable du Front patriotique de la jeunesse pour le Calvados puis membre des Francs-tireurs et partisans. Elle a participé aux sabotages contre les trains allemands, a été arrêtée, déportée en Allemagne, et emprisonnée à Ravensbrück puis Mauthausen. Elle a écrit un livre, Entre parenthèses, de Colombelles à Mauthausen, où elle raconte sa déportation. Edmone Robert était quant à elle originaire de Lisieux et institutrice. Il y avait beaucoup d’institutrices qui participaient à la résistance. Autre exemple dans le maquis Surcouf – un important mouvement de la Résistance normande – dans l’Eure, la secrétaire de Robert Leblanc était une femme : Simone Sauteur. C’était une des rares femmes dans un maquis. Elle a écrit un journal très intéressant, publié par la société historique de Lisieux, Au cœur du Vièvre avec le Maquis Surcouf, le journal de Puce alias Simone Sauteur présenté par Alain Corblin. Le pourcentage connu de cartes de résistants pour les femmes, c’est 10%, mais les chiffres sont en-dessous de la réalité. La résistance était une affaire de famille. Ce sont des familles qui résistaient. L’homme demandait la carte mais la femme, qui prenait autant de risques que lui, n’avait pas de carte de résistante. L’intérêt d’une carte, c’est qu’elle donnait aux hommes après la guerre, soumis au service militaire obligatoire, des grades dans l’armée et une retraite.

Gisèle Guillemot

Quel héritage la guerre a a-t-elle laissé pour le féminisme ?

Prenez l’hymne des femmes… « Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire… ». C’est l’hymne du MLF (Mouvement de libération des femmes) qui a été composé en 1971, à partir du chant des Marais aussi appelé le chant des déportés. Il y a donc une relation intime entre la résistance et la révolte des femmes. Il y avait quelques femmes au sein du mouvement qui avaient été résistantes – pas beaucoup – mais c’était imprégné. Même le mot Libération vient de la libération de la France. A cette époque-là, c’était surtout le féminisme, mai 68, qui était important, c’était le courant porteur. On ne pensait pas à la guerre. On allait faire la révolution, il y avait l’espoir d’autre chose. Mais nous étions imprégnées inconsciemment. La mémoire est remontée et l’intérêt pour la résistance est venu après. Les historiennes ont commencé à s’intéresser à la résistance des femmes dans les années 80, comme Rolande Trempé, avec son ouvrage Résistantes de l’ombre à la lumière. J’ai fait un livre sur l’amitié dans les camps de concentration, Plus forte la mort, l’amitié comme facteur de survie dans les camps de concentration chez Ouest-France. J’ai montré que la sororité dans les camps où il y avait des femmes originaires de 20 pays différents, c’est le début de l’Europe, était le ciment de la citoyenneté. Les camps, paradoxalement, ont été pour elles l’apprentissage de la sororité, de la solidarité face à l’inhumain.

 

Marie-Jo Bonnet est née à Deauville en 1949. Docteur en histoire (Paris VII), historienne d’art, écrivaine et conférencière, elle est l’auteur de plus d’une quinzaine de livres et de nombreux articles sur l’émancipation des femmes, l’art des femmes, la Résistance et l’Occupation. Citons dernièrement “Un réseau normand sacrifié » (Ed. Ouest-France, 2016) et « Mon MLF » (Albin Michel, 2018). Elle prépare deux expositions pour cet été 2019 : « Créatrices, l’émancipation par l’art » au musée des Beaux arts de Rennes et « La vraie vie est ailleurs – Cinq artistes autour de Marta Pan » au musée des Beaux arts de Brest. Retrouvez l’actualité de Marie-Jo Bonnet ici : https://mariejobon.net/

Photo Marie-Jo Bonnet : ©Lou Camino