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“On nous avait menti, nous pensions que ça ne durerait que 6 mois”


“On nous avait menti, nous pensions que ça ne durerait que 6 mois”

Okill Stuart avait 22 ans en 1944. Ce Canadien a débarqué sur les côtes normandes avec des milliers d’autres jeunes hommes pour restaurer la liberté et la paix en Europe.

Camille, notre Normande autour du monde 2018, l’a rencontré à Montréal lors de son périple, en septembre dernier.

Okill Stuart nous accueille dans son appartement à Montréal pour un échange rempli d’émotions. Il fait partie des hommes courageux qui ont rejoint le rang des Alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale. En l’honneur de la Normandie où s’est passé le débarquement, une grande bouteille de Calvados est posée sur la table, entourée d’articles de journaux le concernant. A 97 ans, la mémoire d’Okill ne faillit pas. Vicki, sa belle-fille, est également présente. Il nous emmène 70 ans en arrière, lorsqu’il s’est porté volontaire pour service actif dans la Seconde Guerre Mondiale.

L’engagement

« Tout a commencé en juillet 1940, lors de la première année de la guerre. J’avais 19 ans à peine. Je ne voulais pas rejoindre l’armée pour finir assis dans un entrepôt au Canada, alors je me suis porté volontaire pour un service actif. J’avais déjà effectué la formation des cadets. On pouvait rejoindre l’armée à n’importe quel âge mais il fallait avoir 19 ans pour partir de l’autre côté de l’océan. Beaucoup de jeunes ont menti et se sont engagés trop tôt. Je n’étais pas Général, juste un subalterne. Juste un garçon. On nous avait menti, nous pensions que ça ne durerait que 6 mois. Nous n’étions pas spécialement optimistes, disons qu’on s’est habitué à la situation.

Je faisais partie du 14ème régiment d’artillerie de la 3ème division canadienne. Il y avait 6 divisions en tout, seulement la nôtre a participé au débarquement. Les autres nous ont rejoint plus tard. Notre régiment de 24 hommes est arrivé en Angleterre en 1941, pour défendre la côte sud-est de l’Angleterre. Nous avions seulement un canon 18-Pounder pour tout le régiment. Nous avions une bonne Navy, la Navy britannique, mais que des broutilles pour combattre au sol. Si Hitler l’avait su, il aurait pu pénétrer facilement sur cette foutue île ! »

La stratégie

« Un jour de décembre 1942, j’étais en congé à Londres avec quelques copains du régiment. Nous entendons à la radio que Pearl Harbor est bombardé. Tout le monde dans la pièce plaignait ces pauvres Américains. Je leur ai répondu « Pardon ? Comment ça, pauvres Américains ? Ça signifie qu’ils vont nous rejoindre et qu’on va gagner la guerre ! On ne réussirait jamais sans eux. » Il ne faut pas oublier qu’ils n’avaient pas combattu pendant la Première Guerre mondiale. Dieu merci, avec Pearl Harbor, ils n’avaient pas le choix, ils devaient nous rejoindre.        Deux mois avant le 6 juin, on nous a annoncé que notre division était choisie pour le débarquement en Normandie. Elle était constituée de 10 000 personnes. On nous a enfermé derrière des murs à la façon de Trump, il ne fallait absolument pas que l’information se répande en Grande Bretagne. Nous avions installé des faux tanks et des armes en toc aux environs de Douvres, pour faire croire aux Allemands que nous allions bientôt partir de l’Angleterre. Quand on survolait la zone, l’illusion était parfaite. Nous avons réussi à faire croire aux Allemands que tout allait se dérouler dans le Pas-de-Calais, au Cap Gris Nez et à Boulogne. Ça a fonctionné comme prévu. A la place, nous sommes allés à Bernières-sur-Mer, en Normandie. Les Canadiens débarquaient à Juno Beach seulement. Les Britanniques y arrivaient aussi, ainsi qu’à Sword Beach. Les Américains étaient à Omaha. Nous avons réussi à construire un front solide et à gagner du terrain petit à petit. Les Allemands étaient loin de nous, on a fait sauter quelques ponts pour ne pas qu’ils nous atteignent.

Les troupes canadiennes ont pénétré plus loin que toutes les autres les premiers jours suivant le débarquement. Nous sommes arrivés jusqu’aux abords de Caen. Les Allemands ont réussi à nous repousser là-bas mais tout de même ! Personne ne le sait parce qu’on ne s’en vante pas trop, mais c’était bien nous ! Beaucoup sont décédés sur les plages. Je n’étais pas chanceux mais habile. Je prétends à la célébrité en disant : J’ai gagné la guerre… avec l’assistance des autres. Il faut bien plaisanter un peu. J’ai pris part à tout ça sans vraiment savoir pourquoi.”

Si je reste jeune, c’est parce que je continue dêtre actif. Je ne suis pas du genre à rester assis et ne rien faire. Je ne suis pas spécialement intéressé par la politique mais j’ai toujours eu un petit rôle derrière certaines personnalités publiques. Je reste derrière les projecteurs. Je me sens obligé d’avoir quelque chose à faire.

Les bombes

“Nous avons longtemps bombardé Caen, nous pensions que c’était un siège allemand important. Je me souviens être dans une des rues principales, entouré de débris. Nous avons dû attendre qu’un bulldozer vienne déblayer pour passer. Il n’y avait personne, les gens étaient soit sous terre, soit ils avaient déguerpi… On ne savait pas si nous en avions trop fait ou pas assez. Qui sait combien d’Allemands étaient là ? Après Caen, nous sommes allés à Falaise, connu pour la poche de Falaise. C’est une opération stratégique que nous avons menée pour repousser les Allemands.

Les Américains venaient du sud. Nous, on approchait depuis le côté nord, à son opposé. Nous étions aidés des troupes polonaises. Les allemands ne pouvaient s’échapper de cette poche que par une petite route. Je m’en souviens qu’il y avait de l’artillerie allemande détruite le long du chemin. Tout était en cendre, en grande partie à cause de nos attaques. Il n’y avait rien d’autre que des chevaux, des vaches et des Allemands morts. L’odeur était infernale. Crois-moi, c’est la seule fois où j’ai vraiment senti la mort pendant cette guerre. Même ceux qui volaient au-dessus de la zone sentaient cette odeur de chaire morte. Cette sensation m’a marquée. Pour sortir de ce chemin qui fermait la poche, il fallait passer au-dessus de tous ces débris et tous ces cadavres. C‘était la première grosse défaite des Allemands. Après ça, on faisait des aller-retours dans les environs : on avançait d’un côté en éloignant les Allemands et le temps de revenir, ils étaient déjà de retour. »

L’anecdote

« Tiens, voici une histoire drôle ! Il y en a toujours une. On avait besoin d’un aéroport, c’était vital pour être reconnu, pour faire atterrir nos Spitfire et Typhoon. Oh, les Allemands détestaient les Spitfire ! Et moi je détestais les Allemands. L’infanterie devait nettoyer la voie pour récupérer l’aéroport de Carpiquet, à Caen. Sauf que les Allemands arrivaient derrière eux ! On ne savait pas qu’ils avaient des tunnels, ça leur permettait d’aller et venir sans qu’on les attende. Je me souviens qu’avec Bobby, un ami, on a pris notre moto et on y est allé. Ne me demande pas pourquoi, c’était tellement stupide, on aurait pu se faire tuer ! On a attrapé un porc au lasso. Ils bougeaient vraiment lentement, quand les Allemands ont commencé à nous attaquer au mortier, on s’est demandé si on devait laisser tomber notre dîner ou si on allait se faire tuer ! Je ne sais pas comment on s’en est sorti mais on a réussi à s’enfuir sur notre vélo, avec le porc au bout d’une corde. Ça a fait un sacré repas ! »

Tout ce que je raconte n’est que la pure vérité. S’il y a bien une chose que j’ai appris au fil du temps, c’est qu’il ne faut pas mentir, jamais. Dans 60 ou 70 ans, tu commenceras à tout mélanger et tu oublieras ce que tu as dit. Il vaut mieux se taire ou ne dire que la vérité. Et si tu napprécies pas ce que tu prévois de direNe le dis pas.

L’après…

« A la fin de la guerre, il n’y avait pas assez de place pour faire rentrer tous les soldats en même temps. J’ai passé quelques temps à Utrecht, aux Pays-Bas. J’y ai trouvé un yacht club où il y avait de petits voiliers et le meilleur chef cuisiner mais pas de nourriture, pas d’alcool. Avec quelques copains, nous avons parlé de notre idée au colonel : on voulait ouvrir un endroit de détente pour le régiment. Il a approuvé et a écrit une lettre à l’intendant pour qu’il nous fournisse toute la nourriture nécessaire. Les conserves restaient les mêmes, des légumes déshydratés et ce fameux bœuf en gelée qu’on détestait. Au moins, on avait un cuisinier cette fois ! Le secret pour le manger, c’était de le cuisiner avec des champignons.

On faisait aussi le plein de cigarettes. Les nôtres étaient entourées de plastique hermétique, ça les rendait bien plus fraîches que les Britanniques. Comme l’armée ne nous envoyait pas d’alcool, on allait en ville pour les échanger contre des bouteilles. Elles valaient de l’or ! Et tu sais quelle était l’autre monnaie courante ? Les bas de soie. On en faisait cadeaux aux filles pour les impressionner.

Le dernier bus civil pour rejoindre les grandes villes partait à 11h du soir. Celui vers le régiment rentrait à minuit. Les jeunes filles le rataient souvent, elles paniquaient et se demandaient comment elles allaient bien pouvoir rentrer chez elles. On leur répondait toujours la même chose : « Allons faire un tour de bateau, on va en discuter ». Elles n’avaient pas d’endroit où dormir alors on les amenait sur nos petits bateaux. Quel travail horrible que de s’occuper de ces filles ! Non, je plaisante, j’exagère bien sûr. On ne vivait plus avec le régiment, on s’occupait uniquement du yacht club. C’était le paradis là-bas ! Et devinez qui était en charge ? »

Le retour

« Pour rentrer au Canada, nous avions cinq bateaux Carvel. Ils étaient tout petit, instables et ne pouvaient accueillir que cinq personnes. Dès qu’un d’entre-nous n’avait pas le mal de mer, on lui disait « Allez hop, à ton tour ! ». Trois mois après la guerre, c’était à moi de rentrer. Le gouvernement offrait de payer nos études supérieures. J’avais déjà passé 5 ans à étudier loin de chez moi puis 5 ans à la guerre, il n’y avait aucune chance que je passe encore 5 ans à l’université ! Mon oncle et mon père étaient vraiment déçus. Je leur ai dit que je voulais être commercial, et c’est ce que je suis devenu. »

« Je me souviens d’une énorme parade commémorative aux Pays-Bas, plusieurs dizaines d’années plus tard. Tout le monde m’applaudissait, m’embrassait ! J’étais un des seuls à pouvoir encore marcher, les autres étaient en fauteuil. J’avais décidé de profiter du moment et de m’amuser, je me suis approché d’une policière et je l’ai embrassé sur la joue. Il y avait des photos de moi partout dans les journaux locaux, embrassant cette policière ! On les oublie parfois mais les Hollandais n’ont pas eu de chance non plus pendant la guerre, ils ont beaucoup souffert. Ils se faisaient toujours bombarder par les Allemands, ils avaient bien moins à manger que les Français ou les Belges.

Lors de ma dernière visite, la reine des Pays-Bas m’a dit : « La prochaine fois que nous sommes en guerre, n’envoyez pas de soldats ! Envoyez juste des missiles. Vous avez déjà laissé suffisamment d’enfants ici ! » Quand la guerre s’est terminée, les soldats sont tous tombés amoureux des Hollandaises mais ils ne sont pas restés pour se marier…”

Deux heures plus tard, Okill continue d’avancer à travers ses souvenirs et nous les raconte avec la même vivacité qu’au début. Cérémonie de remise de la Légion d’Honneur en 2009, photo avec Obama pouce en l’air et qu’il a félicité pour l’un de ses discours, photos où il discute avec la famille royale d’Angleterre… Il prend soin de garder tous les articles de journaux qui le concernent et ceux qu’il a écrits. Notre rencontre touche bientôt à sa fin et il nous propose de nous montrer son blazer, où il a accroché onze médailles de plusieurs nationalités : canadiennes, britanniques, hollandaises, françaises… Toutes sont là pour rappeler la bravoure et la détermination dont il a fait preuve sur le champ de bataille.