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Refuge 44 : fouiller pour l’Histoire


Refuge 44 : fouiller pour l’Histoire

Carrière de pierre, caves de brasserie, refuge, souterrains d’entreprise, puis de lotissement… Depuis 2015, les sous-sols de Fleury-sur-Orne sont le théâtre de recherches scientifiques exceptionnelles. Lauréat du Prix Musée Schlumberger 2018, le projet REFUGE 44 – mené par l’Inrap (l’Institut national de recherches archéologiques préventives) en partenariat avec le CRAHAM (Centre Michel de Boüard – Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales) – dans une ancienne carrière de pierre, laissée dans un état de conservation inédit, mêle intérêts historiques, sociologiques et archéologiques. Histoire d’un projet aux multiples objectifs.

Une carrière-refuge en 44

5 juin 44, les bombes tombent sur la plaine de Caen, les civils évacuent en urgence. Le Débarquement est imminent. A Fleury-sur-Orne, les frères Saingt, André et Lucien, ouvrent les caves de leur brasserie aux habitants qui fuient vers le sud. Accessible par une tirée – une pente légèrement inclinée permettant de descendre à 15m de profondeur– cette ancienne carrière accueillera jusqu’à 1000 personnes au plus fort du conflit, en juin et juillet 1944. « L’estimation du nombre de réfugiés est difficile – un cahier existait mais il est introuvable – le nombre varie selon le moment de la Bataille de Caen » explique Laurent Dujardin, spéléologue et historien associé au CRAHAM. Fin juillet-début août, les familles sont invitées à évacuer rapidement, laissant leurs maigres possessions derrière elles. Froissés du manque de reconnaissance des autorités, les frères Saingt décident de condamner les lieux, n’organisant qu’un rapide pèlerinage entre intimes une fois par an.

“Ce lieu a eu plusieurs vies : carrière, caves de brasserie, lieu de refuge et l’observation attentive étayée par des témoignages permet de les comprendre”

« Quand la brasserie a été abandonnée, dans les années 60, l’entreprise de logistique qui lui a succédé ne s’est pas intéressée aux lieux, mais le transporteur nous a tout de même autorisés à descendre dans les années 90 » poursuit Laurent Dujardin, passionné par le sujet. Mais à l’époque, personne n’imagine que cette ancienne carrière peut être en lien avec la Seconde Guerre Mondiale… « Quand je l’ai explorée la première fois, il y a 25 ans, pour moi, ce n’était qu’un tas de poubelles balancées » se souvient Laurent Dujardin. C’est en étudiant d’autres carrières autour de Caen que l’historien-spéléologue réalise que certains déchets ne sont pas forcément contemporains. En 2005, le terrain est racheté par un promoteur pour la construction de pavillons. L’accès au sous-sol, par la tirée, est alors remblayé lors des travaux. Alerté, Laurent Dujardin intervient. « On a fait comprendre au promoteur qu’il y avait un patrimoine en-dessous. Seule une partie de la carrière a été détruite, c’est une chance. »

Un travail de reconstitution et d’interprétation

10 ans plus tard, en 2015, l’Inrap et le CRAHAM en partenariat avec l’INSA de Strasbourg et l’équipe de spéléologie d’Hérouville-Saint-Clair lancent l’opération Refuge 44. Et pour cause : l’état de conservation exceptionnel du lieu – laissé à l’abandon pendant quasiment 75 ans – offre des perspectives scientifiques inédites pour comprendre et interroger les évènements de 44. « Les familles se sont accaparées des endroits, des secteurs de quelques mètres carrés qu’elles ont délimités avec des pierres, parfois avec des tentures, des tabliers… Sur toutes ces petites unités de vie subsistent des vestiges archéologiques : des biens et objets qui ont été préservés » explique Cyril Marcigny, archéologue et Directeur adjoint scientifique et technique de l’Inrap Normandie. Désormais accessible par un puits de 15m de profondeur, le site, d’environ 2 hectares, est exploré à des fins multiples. « Ici, nous sommes sur une fouille très particulière : on ne touche à rien, on vient juste renseigner les objets qui affleurent le sol ». Premier objectif du travail : créer une archive brute d’un lieu amené à disparaître.

“Nous sommes en train de produire une nouvelle source historique, des données qui pourront être utilisées par les historiens ou les sociologues qui n’apparaissent pas dans les sources traditionnelles de l’époque”

Jouets, tasses, assiettes, lunettes, pièces de monnaie, bijoux, pots à beurre, boîte d’obus, pistolets, gramophone… la carrière regorge de trésors : à l’heure actuelle, près de 8000 objets ont été enregistrés dans une base de données. « Avec une équipe, nous sommes venus coter en trois dimensions chacun de ces objets, à leur emplacement, en les renseignant : monnaie visiblement française, manche d’un couteau sans lame, chapelet en position visible, emplacement de la literie… » Lasergrammétrie des volumes, photogrammétrie des objets, dessins des unités de vie… « tous ces documents forment autant d’informations que l’on va pouvoir interroger par la suite dans le cadre d’un modèle 3D en réalité virtuelle, qui va nous permettre de redescendre sur site en laboratoire. » Grâce à ce travail, les archéologues peuvent alors croiser les interrogations afin de proposer des interprétations. « Par exemple, si je prends les pièces de monnaie et que je fais la répartition spatiale de ces pièces dans toute la carrière avec l’ordinateur, on constate des cheminements. Cela permet de restituer les lieux de passage entre les différents lieux de vie. »

Différents axes de travail à l’aide d’un modèle 3D

Afin de vérifier ses interprétations ou lorsque des doutes subsistent, l’équipe fait appel aux témoins. Il y a quelques années, Yvette Lethimonnier (lire ici), 11 ans en 44, a pu descendre avec émotion dans l’ancienne carrière où elle s’était réfugiée avec sa famille. « On confronte la première interprétation archéologique basée sur l’observation, à la lecture de témoins. On vérifie notamment la distorsion entre ce que peut dire un archéologue et les souvenirs. Cela permet également d’éclairer l’organisation des réfugiés. » Seringues en verre, fil pour recoudre les plaies, ampoules anti staphylococciques sur un emplacement…L’hypothèse de soins prodigués dans la carrière a ainsi été confirmée par Yvette, qui se souvenait par exemple des interventions, dans un recoin de la carrière, d’un certain docteur Cohier.

“Nous sommes aussi sur de l’archéologie expérimentale : ce projet permet de nous éclairer des périodes plus anciennes”

Depuis plus de 4 ans, ces campagnes, d’une à deux semaines par an, permettent d’aborder différents axes de recherche : travail sur l’enfouissement des objets, sur les feux, sur la lecture des lieux… (lire ci-dessous). A l’aide du modèle 3D créé en partenariat avec les étudiants de INSA de Strasbourg, les archéologues et historiens poursuivent leurs explorations en laboratoire, grâce à la réalité augmentée : « on se projette dans le modèle 3D et avec des outils dédiés, on peut prendre des mesures, continuer à coter et renseigner des objets qui vont alimenter la base de données. » Un objectif scientifique bientôt adapté au grand public. « Outre l’archive brute et l’outil scientifique, l’intérêt de ce modèle 3D est de pouvoir proposer au grand public de découvrir le travail de l’archéologue. Découvrir les lieux de vie, voir et toucher les objets virtuellement avec plusieurs informations qui s’afficheront… et proposer une interprétation ! » Cet outil de médiation culturelle innovant, en cours d’élaboration, sera notamment présenté aux Normands lors de la Fête de la Science, en octobre prochain.

 

ZOOM : Refuge 44, des recherches à plusieurs échelles

Outre la compréhension des évènements de 44, l’exploration de la carrière-refuge de Fleury-sur-Orne permet aux équipes de l’Inrap d’appréhender d’autres périodes de l’histoire. Explication avec Cyril Marcigny.

  • L’enfouissement des objets : « Nous sommes sur un espace confiné, avec un pas de temps – 75 ans – maîtrisé. Le sol est très dur, pourtant les objets s’enfoncent dans le sol. Nous allons donc mesurer leur profondeur d’enfouissement dans la carrière au fil du temps. C’est intéressant parce que lorsque nous travaillons sur des périodes plus anciennes, nous avons tendance à faire de la stratigraphie très fine, c’est-à-dire étudier les objets au centimètre près ; alors qu’ici, en 75 ans, il y a des objets qui se sont enfoncés de 5 centimètres. Cela permet de relativiser ce que l’on fait sur des périodes plus anciennes. »
  • La lecture des lieux : « Avant de travailler sur le refuge de Fleury-sur-Orne, j’avais suivi la fouille d’une grotte de l’âge de Bronze (de 3000 à 1000 av. J.-C ndlr) en Dordogne. Il y a une grande problématique sur l’utilisation des grottes de cette période de l’histoire, à savoir si c’était de l’habitat, du refuge ou du sanctuaire. C’est d’ailleurs cette dernière hypothèse qui est communément admise, notamment avec l’observation et l’étude de la position des objets. Mais la première fois que je suis descendu ici, je me suis rendu compte qu’on avait les mêmes types d’objets – faits différemment parce que nous sommes sur une période plus récente – placés dans des positions similaires : des grands vases placés en hauteur, des restes osseux mis en tas dans certains secteurs… Or, nous ne sommes pas en présence d’un sanctuaire ici : les déchets sont seulement gérés d’une certaine façon, les objets précieux ou volumineux sont posés d’une certaine manière… on se retrouve ainsi avec des positions d’objets qui peuvent paraître cultuels mais qui sont juste pragmatiques. Là aussi cela nous permet de revenir sur des hypothèses plus anciennes. »
  • Un travail lié au feu : « Sur certaines unités de vie du refuge, nous avons trouvé des éléments qui ressemblent à de petits foyers, comme on pourrait en trouver sur des périodes plus anciennes, à la préhistoire ou protohistoire. Ces feux ont une typologie caractéristique avec un encroûtement visible… Mais grâce aux témoins, on sait désormais qu’aucun feu n’a été démarré au sein du refuge : c’était des emplacements délimités qui accueillaient des charbons de bois chauffés à l’extérieur. Là encore, cela nous permet, par rétroaction, d’analyser autrement l’habitat en grotte, dont l’existence de feux est l’une des grandes interrogations. »

Photo d’une carrière similaire à celle de Fleury-sur-Orne ©Inrap

Bon à savoir : L’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) a pour mission principale de réaliser des diagnostics et des fouilles sur des lieux touchés par les travaux d’aménagement du territoire et mène également, en parallèle, des programmes de recherche sur des sites d’intérêt, comme sur le site de Fleury-sur-Orne.

Le Projet Refuge 44 a reçu le Prix du Musée Schlumberger 2018 au concours Têtes Chercheuses. Un prix qui récompense les dispositifs de médiation scientifique innovants en Normandie. Il a également fait l’objet d’un atelier lors de la dernière Fête de la Science, au Dôme !